Les lectures de Farzad

Étiquette : Book

Critiques, réflexions ou recommandations sur des livres de tous genres. / Reviews, thoughts, or recommendations about books of all genres.

  • « Le Lambeau » de Philippe Lançon

    « Le Lambeau » de Philippe Lançon

    Voici un livre autobiographique, dans un style très différent de ce que je lis habituellement, plus sombre mais d’une écriture remarquable. Une fois que je l’ai commencé je ne l’ai quasiment plus lâché. C’est « Le Lambeau » de Philippe Lançon. Lançon est journaliste à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, il était dans la salle de rédaction le 7 janvier 2015 et c’est l’un des rares survivants… Il a reçu 2 balles dans les mains ou bras et surtout une balle dans le visage qui lui a arraché une partie du visage (mâchoire, lèvre inférieure…). Lançon a écrit ce livre 3 ans après, en reconstituant sa vie à partir de sa mémoire, des souvenirs de ses proches, des mails, des messages, tout ce qui s’est passé depuis la veille de l’attentat.

    De nombreuses pages sont consacrées à sa convalescence, à la reconstitution de son visage, à partir d’un os et de chair en provenance de sa jambe (d’où le titre). La lecture de ces passages peut être difficile, mais c’est extraordinairement bien écrit, très intelligent, très belle trame avec des retours arrière, des introspections, des digressions sur la musique, les arts, où l’on voit que Lançon est un fin observateur du monde qui l’entoure. Il a su rendre addictive la lecture d’un livre qui aurait pu être simplement descriptif ou malsain sinon.

    Ce livre me touche énormément parce que l’attentat de Charlie Hebdo est un des événements qui m’a le plus traumatisé ces dernières années. J’y ai vu disparaître plusieurs de mes idoles, Cabu bien sûr dont les BD et caricatures ont bercé mon enfance, ses passages à la télévision dans une émission pour enfants… Charb… et surtout l’économiste atypique Bernard Maris que j’écoutais sur France Inter et dont j’avais lu un livre en deux volumes (Antimanuel d’économie)… Maris était allongé devant Lançon, cervelle éclatée par une balle de Kalachnikov… Chose incroyables et triste, le livre se finit sur la journée du 13 novembre 2015 : Philippe Lançon est à New York et il apprend l’attentat du Bataclan.

    Trois jours après la fin de ma lecture c’était justement le 4ème anniversaire de cet attentat. C’est une coïncidence mais ça rend la lecture de ce livre encore plus marquante. Je le recommande chaudement, même si le sujet peut sembler sinistre c’est incroyablement bien écrit ! 500 pages que j’ai dévorées.

  • « La démocratie des crédules » de Gérald Bronner

    Avec ce livre, c’est un tout autre domaine que j’aborde, la sociologie ! La démocratie des crédules de Gérald Bronner s’attache à énumérer, analyser, justifier scientifiquement les biais psychologiques qui font que tant de gens croient à des théories du complot, à des mensonges incroyables, des choses totalement fausses, etc., dans le contexte particulier d’Internet. L’émergence d’Internet a en effet amplifié la diffusion et la prégnance de toutes ces théories fausses qui, auparavant, ne quittaient pas le comptoir du café du coin de la rue…

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    Bronner (https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rald_Bronner) est un sociologue de référence, un « vrai sociologue » comme j’aime à dire, contrairement à toute une génération de sociologues biberonnés aux théories absurdes et non prouvées de Bourdieu 😄

    Il écrit souvent des articles dans la revue Science et Pseudo-sciences et dans divers magazines. Il est plutôt spécialisé dans les croyances collectives et plus généralement les phénomènes de cognitions sociales. Ce livre de vulgarisation et de synthèse est heureusement très lisible et comporte peu de jargon de sociologue.

    Dans une première partie Bronner donne plein d’exemples de biais, propose des jeux qui permettent de mettre en évidence nos biais de raisonnement qui nous amène à donner des réponses totalement fausses, mais qui ont l’apparence de la vérité. Je crois que je me suis lamentablement vautré dans tous les exercices / jeux qu’il propose et donné des réponses fausses ! 😒

    Il détaille ensuite plus scientifiquement ces biais, donne des exemples très concrets et contemporains (le livre, écrit en 2013, et toujours totalement d’actualité), cite des études scientifiques, dont des études contradictoires avec sa thèse. Après avoir démonté par la preuve le soi-disant scandale des suicides de France Télécom (mes convictions à ce sujet ont été ébranlées…), il parle abondamment de la démocratie participative, sujet vraiment d’actualité avec les Gilets Jaunes, en expliquant les limites de la « sagesse des foules ». Tous en étant un fervent défenseur de la démocratie, il en démontre les limites quand il s’agit de choisir entre l’avis d’un expert et l’opinion de la foule…

    Dans une troisième partie plus courte il tente d’apporter des ébauches de solutions, des pistes, notamment dans le cadre de l’enseignement. Cette troisième partie m’a rendu cependant plus pessimiste qu’avant ma lecture, car les solutions sont rares et difficiles à mettre en œuvre !

    Je recommande chaudement cet ouvrage à tous ceux qui cherchent à garder un esprit critique et à comprendre comment déjouer les pièges de notre cerveau, l’utilisation de nos biais psychologiques par des manipulateurs et le rôle négatif d’Internet dans la diffusion de croyances et de complots. Voici un autre article sur ce livre : https://www.afis.org/La-democratie-des-credules

  • « Le Lambeau » by Philippe Lançon

    « Le Lambeau » by Philippe Lançon

    Here is an autobiographical book, in a style very different from what I usually read, darker but with a remarkable writing. Once I started it I hardly let go of it. It is  » Le Lambeau  » by Philippe Lançon. Lançon is a journalist at Libération and a columnist for Charlie Hebdo. He was in the newsroom on January 7, 2015 and is one of the rare survivors… He was shot twice in the hands or arms and especially one bullet in the face which tore off part of his face (jaw, lower lip…). Lançon wrote this book 3 years later, reconstructing his life from his memory, memories of his loved ones, emails, messages, everything that happened since the day before the attack.

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    Many pages are devoted to his convalescence, to the reconstitution of his face, from a bone and flesh from his leg (hence the title in French). The reading of these passages can be difficult, but it is extraordinarily well written, very intelligent, with backtracking, introspections, digressions on music, the arts, where we see that Lançon is a fine observer of the world around him. He knew how to make addictive the reading of a book that could have been simply descriptive or otherwise uneasy.

    This book touches me enormously because Charlie Hebdo’s attack is one of the events that has traumatized me the most in recent years. I saw several of my idols disappear, Cabu of course whose comics and cartoons cradled my childhood, his appearances on television in a children’s show… Charb… and especially the atypical economist Bernard Maris whom I listened to on France Inter and whose two-volume book I had read (Antimanuel d’économie)… Maris was lying in front of Lançon, Brains exploded by a Kalashnikov bullet… Incredible and sad thing, the book ends on the day of November 13, 2015: Philippe Lançon is in New York and he learns of the attack on the Bataclan.

    Three days after the end of my reading it was precisely the 4th anniversary of this attack. It’s a coincidence but it makes the reading of this book even more striking. I highly recommend it, even if the subject may seem sinister, it is incredibly well written! The 500 pages are well worth it.

  • “Le danger sociologique” de Gérald Bronner et Étienne Géhin

    J’ai lu « Le danger sociologique » de Gérald Bronner et Étienne Géhin. Les deux auteurs sont sociologues, Bronner notamment est assez connu et réputé, il écrit régulièrement des articles de très bonne qualité, notamment dans Sciences & Pseudo-sciences, ou plus récemment dans Marianne.

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    Pour résumer, l’ouvrage est une critique d’une certaine forme de sociologie dite « _holistique_ » qui fait la part belle au déterminisme sociale et ignore les composantes psychologiques des faits sociaux ou les apports des neurosciences, versus la sociologie « _analytique_ » qui les intègre dans son champs. La sociologie de Bourdieu (déterminisme social) est plutôt menée à mal dans cet ouvrage, ainsi que celle d’Edgar Morin (qui croit à la magie et à la noosphère… 😠).

    Le livre est bien étayé, de nombreuses références et des exemples concrets qui permettent de découvrir la sociologie, mais il reste assez difficile à lire même s’il est passionnant.

    Je le recommande à ceux que le sujet intéresse, mais aussi parce que les enjeux abordés sont des sujets majeurs de société (déterminisme social, les complots, l’État, le grand méchant Capital, la société vue comme une entité pensante, etc.) et je pense qu’utiliser les mauvais outils sociologique est dangereux pour notre avenir.

    La sociologie sans réductionnisme
    Aujourd’hui, 7 mars 2020, la journaliste Aude Favre, créatrice de la chaîne Youtube Aude WTFake et débunkeuse de Fake News, a fêté les 3 ans de sa chaîne et rendu hommage à Gérald Bronner comme étant l’inspirateur de sa première vidéo.

    Je suis content de voir que sa pensée rationnelle et sa vision de sa sociologie arrive à se faire entendre nos jours, notre époque étant très versée dans le relativisme de la vérité, le complotisme et la promotion de pseudo-sociologues, vrais militants dangereux, comme Laurent Mucchielli, Geoffroy de Lagasnerie, le couple Pinçon-Charlot…

  • « Homo Economicus » par Daniel Cohen

    Le titre complet est « Homo Economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux », où l’on devine que le contenu ne sera pas une apologie de l’économie et de l’humain rationnel…

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    J’ai déjà lu et commenté un autre excellent livre de vulgarisation économique de Daniel Cohen, « La prospérité du vice ». Celui-ci est plus récent, il se pose la question des rapport entre l’« homo economicus » théorique, rationnel et la recherche du bonheur, la liberté, l’efficacité.

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    C’est une réflexion plus inquiète, qui pointe les travers de notre monde et de l’économie, en sortant du seul domaine économique pour aller puiser des faits, des preuves, du côté de la biologie, de la sociologie, des biais cognitifs…

    Il y a aussi quelques références à la psychanalyse et à Freud et je trouve ça dommage bien évidemment, car faire référence à un tel tissu de conneries nuit un peu à la crédibilité de l’auteur. Heureusement Daniel Cohen en parle peu ! D’ailleurs, en aparté sur la psychanalyse, je conseille vivement la lecture de l’ouvrage collectif « Le livre noir de la psychanalyse » ou le visionnage des documentaires de Sophie Robert, dont « Le mur ».

    Le livre comment par le bonheur, le fameux indicateur de Bonheur Intérieur Brut du Bhoutan, où l’on voit que la réalité est plus complexe, qu’il se suffit pas de décréter le bonheur pour l’avoir… L’introduction de la télévision au Bhoutan et de tout son flot d’images violentes, de luxure, d’idéaux inaccessibles, a mis à mal le « bonheur » du Bhoutan…

    Car rien n’est simple, contrairement à ce que voudrait nous faire croire certains économistes, l’humain n’est pas rationnel, ce n’est pas un agent économique dénué d’émotions, fiable, robotisé.

    Une partie que j’ai trouvé passionnante dans le livre est le parallèle que l’auteur fait entre l’Empire Romain et les USA : leur croissances, leurs forces, leurs faiblesses, leur déclin (du moins pour le premier !). Bien évidemment on ne peut pas plaquer les raison du déclin de l’Empire Romain sur les USA et décréter la chute future de ceux-ci, l’auteur montre bien que l’histoire ne peut pas ainsi être transposée, mais c’est néanmoins très éclairant sur le fait qu’aucun empire n’est immortel et que les causes de disparitions peuvent être très difficiles à déceler et éviter.

    On retrouve plus loin ces difficultés à concilier _bonheur_ et _plaisir_ : économiquement parlant, beaucoup de gens trouvent du _plaisir_ à gagner plus d’argent et pense que ce gain supplémentaire fera leur _bonheur_. Mais Daniel Cohen montre que même les gens riches ne sont pas heureux pour autant et aimeraient gagner encore plus pour être heureux ! Vous pouvez vous-même vous poser la question : serez-vous plus heureux durablement après une augmentation ? Généralement l’impression de bonheur s’estompe vite…

    Quand je dis que l’auteur _démontre_ ce qu’il dit, c’est que tout ce qu’il écrit est documenté, il fait référence à d’autres études, les notes de bas de page sont nombreuses. Les affirmations ne sortent pas d’un chapeau et c’est une chose que j’apprécie particulièrement dans ce livre.

    Il y a aussi une réflexion intéressante sur la pauvreté. L’auteur parle notamment de l’économiste franco-américaine Esther Duflo qui a récemment emporté un Prix Nobel d’Économie (je fais un raccourci, suivez le lien pour la dénomination exacte) pour son travail sur la lutte contre la pauvreté.

    Autre chapitre qui m’a marqué, c’est celui sur l’économie numérique. Il y dit notamment que, au lieu de rapprocher les gens, Internet nous isole… Ça peut paraître paradoxal mais c’est bien argumenté ici.

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    Il y a pleins d’autres réflexions intéressantes dans ce livre, je ne vais pas tout reprendre 😄Le livre est assez petit, 220 pages, et se lit très bien.

    Ce que je dirais en conclusion est que Daniel Cohen n’apporte pas de réponse définitive, pas de solution. C’est tant mieux car ça lui évite de se planter comme la plupart des futurologues ! Par contre il nous fait réfléchir en rapprochant l’économie de sciences dures ou sociales.