J’ai fini « Vivre – Le compte à rebours » de Boualem Sansal. Étonnamment, l’édition Folio récente que j’ai s’intitule « Vivre » tout court. Est-ce en hommage à son auteur, enfermé depuis un an dans une prison algérienne, avec un cancer ? C’est fort possible, d’autant plus que la courte biographe de l’auteur fait état de son emprisonnement.
Comme je l’imaginais et l’avais senti dès les premières pages, ce n’est pas qu’un roman fictionnel. À l’instar de « 2084 » du même auteur c’est aussi une fable politique, et un lieu de réflexion de l’auteur sur nos décennies récentes.
D’ailleurs, le récit étant écrit à la première personne, parfois lorsque Paolo se lance dans une digression sur l’état de la société, la politique ou la religion, j’ai l’impression que c’est plus l’auteur que le personnage qui parle ! Cette confusion m’a rendu la lecture un peu plus compliquée, ne sachant plus où s’arrête la fiction et où commence le commentaire politique, mais ça s’est estompé heureusement avec l’avancement du compte à rebours et le suspens grandissant.
Alors que j’imaginais un simple délire du personnage principal qui pensait avoir été contacté par une Entité extraterrestre, la fin du roman confirme qu’on est bien dans de la science-fiction, et que l’Entité existe vraiment. Mais la toute fin est surprenantes, et remet en question toute l’histoire galactique ébauchée dans la « postface » écrite un milliard d’années après les évènements, avec une fable sur l’origine de l’univers et des êtres vivants qui la peuplaient bien avant l’apparition de la Terre.
Au final, une lecture agréable, sans être transcendante, pour qui apprécie l’universalisme de Boualem Sansal.
Je viens de terminer Le Gardien de Téhéran de Stéphanie Perez. Ce roman s’inspire d’une histoire vraie — adaptée et romancée pour protéger l’identité des personnes concernées — celle d’un jeune garçon embauché comme chauffeur-livreur pour le futur musée d’art moderne de Téhéran, fondé en 1977 par Farah Diba, l’épouse du Shah d’Iran. Par un enchaînement de circonstances, il devient malgré lui le gardien d’un trésor artistique inestimable : des milliers d’œuvres modernes et contemporaines, qu’il protégera avec une loyauté admirable face à la haine destructrice des mollahs, après la révolution islamique.
En tant qu’Iranien ayant quitté le pays peu après 1979, ce récit m’a profondément ému. Il se lit comme un roman à suspense, tout en nous offrant une plongée saisissante dans l’univers de l’art moderne — Rothko, Warhol, Picasso, les impressionnistes — à travers le regard d’un jeune homme peu instruit, mais dont la sensibilité et le sens du devoir le transforment en héros discret et lumineux.
Le livre donne également à voir la violence brutale d’un régime théocratique, semeur de mort, de peur et d’obscurantisme. Les événements récents au Moyen-Orient rappellent tragiquement que cette barbarie continue de ravager les vies, d’anéantir la culture et d’empoisonner l’âme des survivants.
Je recommande chaleureusement ce court récit à quiconque souhaite découvrir, à travers l’art, l’histoire poignante d’un pays déchiré, et les prémices d’une révolution qui a trahi ses promesses de liberté.
Les déceptions sont d’autant plus cruelles que l’on a attendu longtemps avant de pouvoir savourer l’objet (plat, livre, film…).
Je viens de finir High-Opp, un « roman inédit » de Franck Herbert, retrouvé on ne sait trop où (même la préface ne le précise pas) et non daté, mais qui semble avoir été écrit entre la publication de son premier roman à succès, Le dragon sous la mer, en 1956, et celle de Dune, en 1965. Comme je suis un très grand fan de l’auteur et qu’il y a peu de livres de lui que je n’ai pas appréciés (« Destination Vide » est resté pour moi indigeste malgré une relecture), je ne m’attendais pas à être si déçu !
Les thèmes abordés sont super intéressants : une société totalitaire, des structures de contrôle bureaucratique, un homme déclassé cherchant à se venger du leader de la contestation qu’il méprisait, des intrigues multiples, des trahisons… Mais la psychologie des personnages est nulle !
Je suis même surpris que la postface de Gérard Klein n’en fasse pas mention. Déjà, le héros, Daniel Movius, est tout-puissant : très fort physiquement, très intelligent, impossible à blesser mentalement ou physiquement… Bref, il n’est pas crédible du tout. Et tous les autres personnages changent d’opinion, de camp, de philosophie, voire d’adversaire, en l’espace de quelques lignes ou quelques pages ! Puis ils peuvent de nouveau changer de position après qu’une autre personne leur ait parlé pendant moins d’une page. Le personnage féminin principal est presque une potiche, qui tombe amoureuse de Movius alors qu’elle est censée le surveiller. Lui-même ne l’aime pas… oh puis zut ! finalement si, il l’aime ! 🙄
Je termine pas les points positifs de ce roman : on y trouve des thèmes qui seront fort bien développés dans les romans suivants de Herbert ou bien semblent inspirés d’autres romans pré-existants d’auteurs de SF déjà établis.
Les structures gouvernementales étatiques bureaucratiques et les organismes chargés d’y foutre volontairement la merde : « L’étoile et le fouet » et « Dosadi » ;
La révolte des opprimés, qui prennent le pouvoir, voire un pouvoir encore plus absolu que le régime renversé : « Dune » ;
La Sémantique Générale d’Alfred Korzybski, développée dans Le non-A d’A.E Van Vogt ;
La prédiction du futur grâce aux sondages et à la psychologie font penser à Fondation d’Isaac Asimov.
Tout cela est très bien développé dans la postface de Gérard Klein, que je ne vais pas recopier.
En conclusion, je comprends que ce livre n’ait pas trouvé d’éditeur et qu’il ne présente aujourd’hui qu’un intérêt historique, sans promesse de plaisir de lecture.
Note : Article de 2019 que je n’avais pas mis en ligne.
Voici une lecture d’été, « En route vers l’ouest » de Jim Harrison. Oui la belle saison est loin, mais j’ai lu ce livre un été et pour moi il reste associé à cette saison.
Jim Harrison est un très grand auteur américain des grands espaces que ma femme adore et que je n’avais jamais lu.
C’est un recueil de quatre très longues nouvelles dont la première a pour héros Chien Brun, un indien métissé, apparemment personnage déjà présent dans d’autres romans. C.B. est pour l’œil des américains moyens qu’il croise un crétin, un simplet, mais Jim Harrison a une écriture extraordinaire qui rend tout ses personnages attachants et surtout très drôles.
J’ai beaucoup apprécié la logique toute simple, voire primitive de C.B. dont les seuls buts dans la vie sont dormir (dans un parc botanique de Los Angeles, l’air de rien…), manger (quitte a braconner innocemment ou pêcher à Hollywood…), faire l’amour et retrouver sa peau d’ours fétiche qu’un activiste indien escroc lui a subtilisé dans son Michigan natal, l’obligeant à traverser la moitié des USA jusqu’à Hollywood.
Les quatre nouvelles sont vraiment bien écrites, parfois très drôles, parfois émouvantes. Je ne connaissais pas l’auteur mais je suis maintenant conquis. Je pense aussi que la traduction est excellente et fidèle à l’auteur, ce qui doit beaucoup aider. Le style, l’humour me font penser à John Kennedy Toole (« La conjuration des imbéciles » dont j’ai parlé ici) ou Thomas Pynchon, autre très grand auteur américain.
J’ai adoré et je conseille vivement Jim Harrison !
Après de nombreuses lectures plus techniques (livres d’informatique) ou plus légères
(bandes dessinées), voici un livre de sociologie, qui est à la fois un témoignage
personnel, que j’ai trouvé excellent et vraiment essentiel dans la période actuelle.
Il est de plus très rapide à lire, 186 pages que j’ai dévorées pour moité dans les transports
un soir et à la maison le lendemain matin !
J’ai d’autant plus apprécié ce livre que j’ai vu Gérald Bronner quelques mois
auparavant dans un cycle de conférences au MK2 Odéon intitulé
« Pourquoi les croyances ne disparaîtront-elles pas ? », et l’auteur m’a
dédicacé le présent livre 🤩
En partant de ses propres origines, qu’il nous décrit subjectivement, avec la charge
de l’émotion, mais sans aucun storytelling ou mensonge comme certains auteurs qu’il
dénonce justement, Bronner se pose la question de ce qui fait de nous ce que nous
sommes : est-ce nos origines, est-ce la méritocratie, ou bien est-ce plus complexe
que cela ?
Bien évidement la réponse est complexe, et non pas binaire comme certaines personnes
voudraient nous le faire croire !
Les personnes qui sont sorties de leur milieu d’origine,
généralement modeste, pour évoluer dans un milieu plus bourgeois, plus intellectuel sont
les « transclasses », et Gérald Bronner en fait partie.
Or il y a en effet une mode parmi les transclasses (qu’on appelle d’ailleurs parfois
« transfuge de classe », mot très chargé d’un sens négatif et d’une notion de trahison…) de
présenter leurs origines sous une forme misérabiliste, voire d’avoir honte d’avoir changé de classe sociale.
C’est cette lecture simpliste et négative que Bronner dénonce et démonte dans son livre,
avec des arguments basés sur sa propre histoire, subjective donc, mais aussi sur des
recherches sérieuses, notamment en sociologie.
Et c’est un plaisir de voir Bronner démonter et moquer certains de ces auteurs
misérabilistes insupportables, comme Édouard Louis et Annie Ernaux. Le passage
décrivant tous les mensonges qu’Édouard Louis a racontés sur sa famille est un délice !
Le voici :
Sans me prononcer sur la qualité littéraire du texte, le parcours mythogénétique de l’écrivain est tout à fait exemplaire. Il publie, en 2014, à l’âge de 21 ans, alors qu’il est étudiant en sociologie et imprégné de la vision bourdieu- sienne du monde, un livre très remarqué, En finir avec Eddy Bellegueule, où il décrit une enfance cauchemardesque dans un milieu homophobe gangréné par l’alcoolisme et la misère. Un prototype de récit doloriste qui, par contraste, auréole le narrateur d’héroïsme social. Son roman autobiographique a créé un énorme malaise à Hallencourt, le petit village de la Somme dans lequel l’écrivain a grandi. Un journaliste du Courrier picard écrit : << Installée aujourd’hui dans un pavillon propret à l’entrée d’Hallencourt, la vraie famille d’Édouard Louis n’a, à première vue, pas grand-chose à voir avec celle à la Germinal, misérable, inculte et vulgaire, décrite dans le roman. »
Annie Ernaux, d’autres auteurs, ainsi que le trop célèbre sociologue manipulateur
Pierre Bourdieu sont décortiqués et leur propos fallacieux démontés de la même façon.
Le livre fait également un détour par l’analyse de la pensée conspirationniste, car
c’est un thème qui n’est en effet pas très éloigné de celui de la mythologie des
transclasses : diviser le monde en « gentils pauvres » et « méchants riches / dominants », et affirmer que cette seconde catégorie maintient volontairement la
première dans la servitude, comme le font certains transclasses ou les soutiens
misérabilistes des transclasses, est une théorie conspirationniste infondée.
Pour toutes ces raisons, parce que la mode est au misérabilisme, au populisme,
à la manipulation des opinions, je pense que la lecture de ce livre est essentielle.